Apparemment, avoir une culture digitale ferait de nous de meilleurs êtres humains. Pacifiques, sociables, plus ouverts …Nous le deviendrons en ayant une culture digitale. Voici l’utopie et voici l’ironie.

J’ai très sérieusement du mal avec la culture digitale. C’est vrai que j’ai aussi du mal avec la culture Y, la transformation digitale etc… J’ai du mal car, certainement, j’ignore ce que ces termes veulent vraiment dire et ce qu’ils peuvent réellement englober.

Je le dis très sincèrement !

Ces concepts nourrissent en moi plus de questions qu’ils n’apportent de réponses concrètes. Dans tout ce magma de novlangue, c’est bien la culture digitale qui me fait m’interroger le plus.

Par ailleurs, je suis persuadé que je ne suis pas le seul à m’interroger à ce sujet. Ce billet, sera donc l’occasion de poser les (bonnes) questions à tête haute et de voir les réponses qu’on peut y trouver.

Avant de commencer, je pense qu’il faut préciser qu’en France, nous devrions plutôt parler de culture numérique, puisque digit signifie d’abord chiffre en anglais. Bon ! On ne va pas non plus se lancer dans ce débat et on va garder culture digitale. Pour l’anecdote, le terme digital est plus populaire en France que numérique selon Google.

« Digital » est recherché en moyenne 74 fois quand « numérique » l’est 65 fois.
Maintenant que c’est dit, allons-y !
 

Première question – C’est quoi la culture digitale ?

La culture digitale, jusqu’à encore très récemment, elle consistait en la production d’œuvres culturelles à l’aide d’outils numériques comme la musique des Daft Punk pour faire simple.

Apparemment, ce n’est plus trop cela …

Mais du coup, c’est quoi la culture digitale ? C’est une question qui reste en suspens.

Par contre, il y en a une autre qui gravite pas loin avec un ton un peu plus Hamletien dirais-je :

Es-tu digital(e) ou n’es-tu pas digital(e) ?

En définitive, lorsque l’on parle de culture digitale, il faut parler des individus. De la même manière que quelqu’un qui se dit français-e, nous pouvons présumer qu’il a la culture française.

Cela ne résout pas l’interrogation, ceci dit !

C’est quoi être digital ? En quoi consiste le fait d’être digital ou bien d’avoir une culture digitale ?

Au fait d’aller sur internet ? D’avoir un profil sur les réseaux sociaux ? De liker, partager et commenter sur lesdits réseaux sociaux ? De savoir coder ? De bloguer ? D’avoir un smartphone ?

Peut être tout ça en même temps ?

Je ne suis pas vraiment convaincu qu’une checklist soit le meilleur moyen de déterminer la culture digitale. Peut être qu’à défaut de la définir, nous pouvons l’évaluer.

 

Deuxième question – Peut-on évaluer la culture digitale ?

La plupart des articles que nous lisons sur le sujet vont dans le sens que nous sommes pas suffisamment digitaux. C’est quasiment un consensus.

Oui mais par rapport à qui ? À quoi ?

Il faut bien se dire que si il y a évaluation ou comparaison, il y a donc un standard ou un référentiel.

Quels sont-ils ? Où sont-ils ?

Il y a bien certaines entreprises qui proposent d’évaluer la culture digitale. Certaines proposent un test payant et d’autres le proposent gratuitement.

Vu le contenu de ces tests, notamment celui qui est payant, là encore … je ne suis pas vraiment convaincu. Je trouve ces tests limités et très stéréotypés.
 

Troisième question – À partir de quand sommes-nous suffisamment digitaux ? Ou de bonne culture digitale ?

Voici une question à laquelle on évite souvent de répondre. Surement parce qu’il n’existe pas de bonne réponse et comme on l’a vu juste avant, c’est très difficile à évaluer.

Essayons tout de même de faire l’exercice en se servant de l’un des symboles de la culture digitale : le hashtag.

Avec l’hashtag faisant l’hypothèse suivante qui est qu’une personne de culture digitale sache de quoi on parle quand on l’évoque. C’est assez simpliste comme réflexion mais c’est le raccourci que nous pouvons avoir tous.

N’est-il pas ?

Cette hypothèse est même validé avec le test proposé par Abilways puisque c’est une des questions posées.

Donc, vous le savez sans doute, le hashtag dont on parle est l’usage qu’en avait popularisé Twitter, un réseau social, pour repérer des mots-clé et pouvoir suivre leur actualité. Dans cet imaginairium du Docteur Digital, savoir cela fait de vous une personne potentiellement digitale. Certains d’entre nous iraient même à dire que le hashtag est l’équivalent du dièse Français.

Raté !

Et là, vous n’êtes plus totalement digitale. Effectivement, qui sait que dans le codage unicode, le dièse est codé à l’emplacement U+266F, tandis que le hashtag l’est à U+0023. Ainsi, ils correspondent à deux caractères totalement différents.

Qui sait que le hashtag a été pour la première fois utilisé en 1978, par Brian Kernighan et Dennis Ritchie pour définir, dans le langage informatique C, des mots-clés et ainsi leur donner un traitement prioritaire ?1

Vous ne le saviez pas ?

C’est vrai que j’ai poussé un peu loin la culture avec ces détails. Mais on est d’accord que cela ne vous empêche pas de vous en servir.

C’est un peu comme avec la conduite, vous n’avez pas besoin d’avoir une culture automobile pour savoir en conduire une.

Avec cette remarque, le digital serait plus un outil qu’une culture. Parler de culture doit avoir, sans doute, d’autres objectifs.
 

Quatrième question – La culture digitale n’est-elle pas un stéréotype ?

En définitif, il y a un questionnement légitime à avoir sur la culture digitale. Surtout de savoir si on parle bien de culture et plus précisément, d’un segment de la culture.

En effet, nous ne pouvons l’associer qu’à un segment de la culture. Si le digital est transversal, pourquoi aurions-nous besoin de lui donner sa propre culture. Si tant est que c’en soit une bien sûr. Il est de bon sens de penser que toutes les cultures sont plus ou moins digitales. Le digital dont la finalité est d’être une culture, ça ne tient pas comme argument finalement.

Il y a donc bien quelque chose qui ne colle pas.

J’ai cette impression tenace que lorsque l’on évoque la culture digitale, nous avons plutôt une représentation de ce que devrait être celle-ci et non une réalité. Si je veux être encore précis, je dirais que la culture digitale est un stéréotype. Il faut comprendre des stéréotypes comme :

Des représentations qui se veulent explicatives de caractéristiques, d’attitudes, de comportements, d’expressions culturelles, attribuées de façon, par contre, arbitraire.

C’est donc avant tout une vue de l’esprit. Avec ce contexte, la culture digitale est plutôt à considérer comme la représentation de l’ensemble des comportements, des savoirs et des attitudes idéalisés vis-à-vis des outils du numériques que certains attendent d’autres personnes. Très souvent des employés en entreprise.

C’est l’une des caractéristiques assez curieuse de cette culture digitale qui ne devraient avoir d’emprise qu’en entreprise. En tout cas, c’est dans ce seul contexte que j’en entends parler.

Je ne peux m’empêcher donc de penser que la culture digitale sert surtout de raccourci intellectuel plutôt que d’une source fiable d’explications justes et réelles. En bien des points, cela peut nous rappeler le concept de génération Y qui est en fait un outil marketing. Peut-il en être de même pour la culture digitale ?
 

Cinquième question – La culture digitale est-elle un instrument de vente ?

Parfois, avec la culture digitale, j’ai l’impression que l’on veut nous faire croire que ceux qui jouent à Guitar Hero sont de meilleurs guitaristes que Jimmy Hendrix ou Muddy Waters.

On peut avoir certains doutes à cela !

Pour avoir cette impression, c’est que la culture digitale est stéréotype ou avec plus de mots, une représentation idéalisée plus qu’une réalité. Si l’on devait se placer dans un contexte de marketing ou en vente, on parlerait d’ Ideal Customer Profile ou ICP.

L’ICP consiste à déterminer quels seraient les pré-requis de votre client idéal afin de pouvoir lui vendre, en priorité, une solution existante.

En marketing, l’ICP diffère de la persona, en cela que l’ICP part d’un produit existant pour en déterminer une clientèle potentielle quand la persona par d’une clientèle pour en déterminer un produit potentiel.

Pour faire simple

L’ICP est donc une construction utopique d’un client fictif qui aurait tous les attributs nécessaires pour non seulement acheter un produit mais aussi, d’assurer le succès de celui-ci.

Par exemple, pour une solution de réseau social d’entreprise, un des traits de l’ICP serait que l’entreprise ait une organisation de travail collaborative.

Si ce n’est pas le cas, vous pouvez la pointer du doigt en disant qu’elle n’est pas digitale. Alors même que le digital ne crée pas de comportement, il les facilite seulement. Une entreprise collaborative le sera encore davantage avec le digital et si elle ne l’est pas, cela ne change rien.

En tant qu’outil, il a juste appliqué un effet multiplicateur à des phénomènes déjà existant. J’en reviens à ma phrase fétiche, là où il n’y a rien, il ne fera jamais rien puisque 0 multiplié par 1 million, donnera toujours zéro. Là où il y avait des échanges, le digital les accélèrera.

Mais nous voyons bien qu’il y a un intérêt à pousser à plus de digital pour vendre plus de produits du numériques. Au final, quand on entend :

Vous n’êtes pas assez digital !

Il faut comprendre que nous ne pouvons prétendre à être client d’un produit ou service web.

Maintenant, faire passer un ICP avec la culture digitale en la rendant presque impérative à tous c’est surtout une autre manière de développer le nombre de clients et son potentiel commercial. En vente, on pourrait dire faire grossir son pipe.

Ici, la culture digitale apparait certainement comme un instrument de vente.

Mais ce n’est pas tout …

Le double effet kiss-cool de la culture digitale, c’est l’excuse qu’elle donne quand certains outils numériques peinent à donner les résultats espérés. Si l’un d’entre eux n’a pas le succès escompté, il y a un autre raccourci argumentaire :

Ce n’est pas le produit qui pose problème mais l’utilisateur car il ne sait pas très bien s’en servir. Il n’a pas la culture nécessaire pour. Il faut donc l’acculturer.

Toute ressemblance avec des discours déjà entendus serait naturellement purement fortuite.

Il y a une sorte de mépris dans cette formule.

Si faire une formation à un outil peut sembler compréhensible et raisonnable, je ne vois pas qu’est ce que la culture vient faire dans cette histoire. Comme je l’avais souligné avant, nous n’avons pas besoin d’avoir une culture automobile pour en conduire une. Cela ne fait que remettre en question le caractère culturel du digital.
 

Sixième question – Pourquoi la culture digitale n’est pas une culture ?

À mesure que l’on avance dans les questions, il devient difficile de maintenir le digital au rang de culture. Il faut admettre que la notion de culture est très difficile à définir. Pour vous dire à quel point c’est difficile, Alfred Kroeber et Clyde Kluckhohn avaient recensé plus de 150 définitions différentes de la culture en 1952.

C’est vous dire le débat.

C’est certainement pour cela que l’on utilise la culture pour y ranger tout et surtout n’importe quoi sans qu’on y trouve à redire. Mais quelque chose me gêne encore avec la culture digitale :

Pourquoi serait elle meilleure qu’une autre culture ?

L’un des traits caractéristiques d’une culture c’est qu’elle est absolue. Il n’y a pas de culture meilleure qu’une autre par définition. Si une culture digitale peut être meilleure qu’une autre culture, alors elle ne peut être considérée comme telle. Le premier à m’avoir donné cette intuition, c’est Claude Lévi-Strauss avec son livre Race et Histoire.

D’ailleurs, pour poursuivre dans le débat, il n’y a pas de culture forte. Toutes les cultures sont par définition fortes.

Il nous faut donc réellement prendre du recul avec la culture digitale. Cette notion a un je ne sais quoi de séduisant mais elle fait fausse route. C’est comme penser que la Terre est plate. Cette intuition est commode mais nous savons à quel point elle est fausse.

Après quelques recherches, je me suis aperçu qu’il valait mieux parler du digital comme un fait social tel que le définit Emile Durkheim plutôt qu’une culture.

C’est vrai que cela fait bien moins vendeur aussi !


En conclusion, la culture digitale n’existe pas au sens où on l’entend. Elle est un outil commercial stigmatisant et stéréotypant plus qu’une réalité avérée. C’est pour cela, sans doute, que nous avons tant de mal à la définir et à nous l’approprier. À mes yeux, elle tient plus de la novlangue abrutissante voire de la langue de bois puisque c’est un oxymore.

Maintenant, je ne renie pas le fait que le digital ait apporté des changements dans les usages et les comportements. Loin de moi cette idée. Je pense qu’il est plus juste de dire qu’il y a du digital dans toutes les cultures que penser que le digital est une culture.

Qui pourrait dire que la culture asiatique du digital est la même que la notre ?

Ce sera la dernière question 😉